Blow-Up

Blow_Up

«Puis-je faire confiance à mes sens ?»… A l’époque, ce sujet de philosophie sur lequel je devais disserter lors de mon bac m’avait donné du fil à retordre ! :-/ Mais je n’avais pas encore vu Blow-Up, de Michelangelo Antonioni ! Ma dissertation, pour laquelle j’ai obtenu un magnifique 09/20 (sans commentaire… :-/), s’en serait trouvée totalement bouleversée si j’avais pu au préalable visionner cet ovni du septième art ! Heureusement, cela ne m’a pas empêché d’obtenir mon diplôme (merci les langues vivantes ! ^^). Quelles sont-les limites du réel et de l’irréel ? L’illusion n’est-elle pas une forme de réalité ? Et même, l’illusion n’est-elle pas l’unique forme de réalité permettant à l’homme d’avancer ? Je préfère vous annoncer tout de suite la couleur: Blow-Up fait vaciller les fondements les plus profonds de notre croyance la moins attaquée (et attaquable ?) à ce jour… La réalité dans toute son évidence ! … … Vous l’aurez deviné, Blow-Up est un film très complexe à appréhender qui va loin, mais alors très loin, dans son analyse du sujet ! Même trop loin, selon moi. Mais au fait, quelle est l’intrigue de ce thriller philosophique adapté d'une nouvelle de Julio Cortazar, Les fils de la vierge ? Elle nous plonge au cœur du foisonnant Londres des sixties ! Thomas, photographe de mode en vue, prépare un ouvrage sur la ville d’Oscar Wilde, mais un ouvrage réaliste. Probablement une manière de «fuir» la routine des playmates… Alors qu’il se balade dans un parc à la recherche de clichés, il aperçoit un couple roucoulant sur la pelouse. La femme, contrariée par ce gêneur, réclame les négatifs de notre cher ami photographe qui préfère fuir la requête… Ce qui n’atténue en rien la motivation de la jeune femme, Jane, pour récupérer ces fameux négatifs… Au contraire ! Une fois Thomas retrouvé, elle va jusqu’à lui proposer de coucher avec elle contre ce «butin argentique» ! Mais le jeune homme donne une fausse pellicule à la belle et, piqué par son acharnement,  s’empresse de développer et agrandir les photos du parc. Là, il découvre une forme étrange ressemblant à un cadavre dissimulé dans les buissons et croit alors avoir été témoin malgré lui d’une scène de crime ! Pour en avoir le cœur net, il décide de retourner sur les lieux pendant la nuit… Outre un magnifique portrait de la capitale anglaise des années 60 (musique, libération sexuelle et mini-jupes colorées à gogo !), Blow-Up met en avant un homme enfermé dans son boulot qui va progressivement sortir de sa léthargie grâce à une intuition, un doute, quelque chose qu’il croit avoir vu mais sans certitude… Les indices du crime dont il pense avoir été témoin disparaissent les uns après les autres et conduisent son enquête dans l’impasse. Désespéré par ce qui lui arrive et seul face à cet étrange évènement, il se passe pourtant quelque chose de bénéfique chez Thomas… Il se passionne à nouveau pour la vie, pour la réalité qu’il ne parvenait plus qu’à entrevoir au travers de son objectif ! Il redécouvre un monde mais a du mal à différencier l’illusion du vrai. Comme Thomas, cette histoire nous passionne alors qu’on ne sait que très peu de choses à son sujet. La partie de tennis entre mimes à la fin du film va se révéler capitale pour lui (et pour nous). Elle va lui faire comprendre qu’il importe peu de voir concrètement une chose pour y croire à fond ! Parce que croire à fond en une chose, réelle ou irréelle, c’est vital ! Tout le monde en a besoin ! Thomas aurait pu inconsciemment «fabriquer» cette affaire de meurtre pour sortir de sa torpeur, de son côté «blasé de tout» ! Comme un mécanisme de survie, en somme ! Blow-Up est pour moi une œuvre magistrale sur le concept de foi (au sens philosophique du terme, pas religieux). Et c’est la foi qui permet le combat, la lutte, qui permet de rester actif et d’espérer ! Quelque part, cette partie de tennis est aussi une manière audacieuse de définir le septième art. Qu’est-ce que le cinéma si ce n’est se passionner pour quelque chose de faux et y croire coûte que coûte ? Certains me diront peut-être: «La fiction, ok… Mais les documentaires ? C’est la réalité, non ?» Ceux qui ont déjà parcouru mon blog savent ce que je pense des documentaires (voir l'article La Sortie de l'Usine Lumière à Lyon et mon Top 15 Documentaires)... Ils présentent des faits réels sous le masque de la subjectivité. Dès lors, peut-on parler de réalité ? Un documentaire, c’est une vision subjective de la réalité, un point de vue parmi tant d’autres qui ne représente qu’une part infime de ce que nous appelons LA réalité. J’espère que vous me suivez toujours ? ^^ Je trouve ce long métrage remarquable… Trop remarquable, en fait ! Ce qui m’empêche de mettre Blow-Up dans mon Top 30, alors que j’y ai mis Avalon (un film qui aborde à peu près la même thématique), c’est qu’il me paraît tout simplement inaccessible à un trop grand nombre de spectateurs ! Et le beau et rayonnant message lumineux d’Antonioni (que j’ai précédemment tenté d’expliquer) n’éclairera que peu de monde… Et pas nécessairement les personnes qui ont besoin d’être éclairées, en plus ! :-/ Le cinéma doit rester assez accessible et certaines limites ne doivent pas être franchies, notamment sur les plans de la violence et de l’abstraction ! Avalon ne va peut-être pas aussi loin dans l’analyse mais il reste atteignable, va à l’essentiel et divertit… Voilà pourquoi il a plus de valeur à mes yeux que ce somptueux mais élitiste Blow-Up ! Revenons à des choses plus terre à terre. D’autres thèmes sont abordés comme la solitude, la ville, la femme, l'obsession du pouvoir et du contrôle (apprenons à lâcher du lest pour être plus serein et heureux !), la recherche du bonheur, la photographie et l’art en général. La notion de contemplation est également un point crucial du film. Antonioni tourne de longs moments silencieux où Thomas se contente d’observer, de ressentir. De nombreuses minutes où il ne se passe strictement rien ! Il s’agit moins ici de simplement montrer le travail de photographe que de faire surtout entendre au spectateur l’importance de ces moments de paix absolue et de silence pour avancer et s’épanouir. C’est aussi un moyen technique pour le réalisateur italien de poser une ambiance, une atmosphère qui parvient à masquer (plus ou moins) la maigreur de l’intrigue (c’est un fait). Les autres points forts sont le montage, essentiel à la démonstration, et la photographie (heureusement !). On peut également ajouter, dans une moindre mesure, la réalisation et l’interprétation (avec une mention spéciale au formidable David Hemmings !). Quant à la B.O., elle est hors concours puisque ce n’est ni plus ni moins qu’Herbie Hancock qui la compose ! Si cette œuvre avait été plus accessible, j’aurais pu la brandir et clamer haut et fort: «Voilà mon film préféré !»… Mais Blow-Up a les défauts de ses qualités (lenteur, austérité, …) et je ne le conseille qu’aux cinéphiles avertis cherchant l’opposé du divertissement… Ceux qui cherchent désespérément des réponses à certaines grandes questions philosophiques (le sens de la vie et toutes ces conneries ^^). Et Antonioni leurs apportera la meilleure des réponses: il n’y a aucune réponse puisque tout n’est qu’illusion ! Mais il leurs dira aussi de continuer à chercher sans relâche… Car chercher, fouiller, soulever des montagnes, se lancer dans des quêtes perdues d’avance, … C’est vivre ! A nous de comprendre que chercher le sens de la vie, c’est déjà l’avoir trouvé. :-)