Raju (de Max Zähle) - Pentecost (de Peter McDonald) - West Bank Story (d'Ari Sandel), ou quand "court-métrage" rime avec "Oscar"
A l'approche de la cérémonie des Oscars 2012, laissez-moi vous présenter trois courts-métrages que j'ai découvert grâce à Ouat Media (un grand merci à Agathe ! ^^), une société de distribution - sur iTunes - et de ventes internationales réputée pour représenter chaque année le meilleur des courts-métrages à travers le monde. Entre autres succès, Ouat Media représentait en 2011 l'Oscar du meilleur court-métrage d'animation (The Lost Thing) et l'Oscar du meilleur court-métrage de fiction (God of Love), ainsi que le prix du meilleur court-métrage international à Sundance (Deeper Than Yesterday). Cette année, la société représente également le lauréat du prix du public au Festival International du Court-Métrage de Clermont-Ferrand (Curfew).
Aujourd'hui, place à deux nominés aux Oscars 2012 (pour une fois, je fais dans l'actualité ^^): Raju (de Max Zähle) et Pentecost (de Peter McDonald). Sans oublier une dernière petite chronique sur le fameux West Bank Story (d'Ari Sandel), une comédie musicale sur le thème du conflit israélo-palestinien dont j'avais entendu parler depuis longtemps et que votre obligé a enfin eu la chance de visionner ! Cet «ovni» a tout de même remporté l'Oscar 2007 du meilleur court-métrage de fiction !
Parmi les trois courts-métrages que j’ai eu la chance de visionner, Raju est certainement celui qui m’a le plus marqué ! Ce film engagé nous narre le périple d’un couple allemand qui s’est déplacé jusqu’à Calcutta pour adopter un enfant. Après avoir réglé les derniers papiers auprès de l’orphelinat, Jan et sa compagne font la connaissance de Raju, quatre ans. Le courant passe bien et tout le monde paraît heureux… Jusqu’à ce que le jeune indien disparaisse sous les yeux du papa adoptif ! D’abord paniqué et après avoir signalé la disparition de leur enfant à la police locale, le couple décide de poursuivre ses propres recherches. Alors que Sarah reste à l’hôtel pour se remettre du choc, Jan parcourt la métropole de fond en comble pour mettre la main sur Raju. En rentrant dépité vers son hôtel, il croit l’apercevoir en train de courir dans les rues avec un autre enfant. En le suivant, Jan tombe sur une association locale qui tente par ses propres moyens de retrouver les nombreux enfants perdus et kidnappés de Calcutta. Il découvre avec stupeur que Raju est déjà dans les fichiers de cette association et que ses vrais parents génétiques le recherchent !!! Raju ne serait donc pas orphelin… Aborder un thème aussi puissant que le trafic international d’enfants par le biais du format court-métrage relevait de la gageure… Mais si j’écris «relevait», c’est que Max Zähle m’a finalement convaincu du contraire ! Un petit budget et des conditions de tournage très délicates à Calcutta (point de studio ici) n’ont pas eu raison de la détermination du jeune réalisateur allemand. Certaines scènes sont finement vues et montrent que le scénario a fait l’objet d’une attention toute particulière, à l’image de celle où le couple vient déclarer la disparition de leur fils adoptif auprès de la police locale. Un flic épingle alors la photo de Raju sur une sorte de panneau déjà recouvert d’innombrables photos d’autres enfants disparus ! Et voir la photo de Raju masquer celle d’un autre enfant n’est pas sans provoquer chez le spectateur une certaine émotion… De nombreux autres thèmes forts sont abordés au cours de cette vingtaine de minutes: la notion de paternité, la famille, le désir d'être parent, les rapports de force dans le couple, la misère sociale, la notion de culpabilité, … L’intrigue du film, très habile, ménage d’abondants rebondissements (fait exceptionnel pour un court-métrage !) et peut compter sur le soutien d'une interprétation de très haute qualité, d'une B.O. fantastique et d'une réalisation irréprochable (pour un film de fin d’études, chapeau !). N’omettons pas de citer également la photographie, le montage et la mise en scène. En fait, il serait plus simple de dire que ce petit chef-d’œuvre ne souffre d’aucun défaut technique (en tout cas, à mes yeux de profane ^^). Un travail soigné digne des meilleurs réalisateurs britanniques ou allemands, des thèmes essentiels et une puissante sincérité dans l’engagement font de Raju un prodigieux film-étandard contre la traite internationale d’enfants. Un Oscar serait aussi mérité que salutaire ! N.B. du 27/02/2012: l'Académie des Oscars en a finalement décidé autrement... Dommage. :-/
On reste dans le thème de l’enfance avec le second court-métrage sélectionné pour les Oscar 2012 que je vous propose de découvrir. C’est une comédie irlandaise assez légère… Tout au moins en apparence ! Irlande, fin des années 70… Damian, enfant de chœur et surtout jeune supporter du Liverpool FC, est privé de football pendant trois mois par son père suite à un incident qu’il a provoqué à la paroisse. En effet, il a fait tomber le Père O’Toole sur l’autel pendant un service ! Malheureusement pour notre jeune ami, son club préféré doit disputer une finale de coupe d’Europe pendant sa punition ! Mais le destin semble vouloir lui donner une seconde chance: Damian est convoqué en catastrophe par la paroisse pour remplacer quelqu’un au pied levé ! S’il se tient tranquille et fait ce qu’on lui ordonne de faire lors de cette importante messe, son père promet de lever la punition et de lui laisser regarder la finale ! Cependant, cela ne semble pas gagné d’avance pour Damian… A bas les convenances ! Pentecost milite avec autant d’humour que de conviction pour une société moins conformiste, une société qui laisserait un peu plus de place à la passion, à la libre expression du désir et au rêve… Notamment pour l’enfant ! Car c’est contre-nature d’étouffer les rêves de nos jeunes bambins pour satisfaire la bienséance publique que s’impose le monde des adultes. Si McDonald situe l’action dans l’Irlande austère et tourmentée des années 70, c’est peut-être à mon avis pour mieux mettre en valeur la fraîcheur du jeune Damian, le seul personnage solaire du film. Et c’est dans de telles situations que les adultes devraient se tourner un peu plus vers eux pour puiser de la force ! Plutôt que de brider l'énergie de Damian, les adultes qui gravitent autour de lui (à commencer par ses propres parents, les premiers «coupables») devraient l'encourager à rayonner à travers sa passion du foot ! Après tout, je vous le demande: quoi de plus beau et salvateur que la lumière qui brille dans les yeux d'un enfant ? La scène du film à ne pas louper est le «coaching» de l’équipe d’enfants de chœur par le curé… Très drôle ! Tout comme la chute du film, très positive et porteuse d’espoir. Techniquement, l’univers sonore du film est bien étudié et la photographie très léchée. Les interprètes ne sont pas en reste non plus et jouent de manière très convaincante. Pentecost est une belle comédie dans laquelle j'ai ressenti une pointe de nostalgie (y aurait-il quelques éléments autobiographiques ?) et qui doit beaucoup à sa galerie de personnages pittoresques. Mais surtout, c'est une comédie qui nous délivre un si précieux conseil: conserver intacts nos rêves d’enfants !
lien iTunes pour le film Pentecost
Lauréat de l’Oscar 2007 du meilleur court-métrage de fiction (entre autres prix), West Bank Story a osé la comédie musicale parodique sur le conflit israélo-palestinien ! Ce Roméo et Juliette débridé raconte l’histoire d’amour naissante de Fatima, jeune caissière palestinienne travaillant dans un snack spécialisé dans l’houmous (le Hummus Hut), et de David, un soldat israélien. Leur entourage respectif ne voit pas cette liaison d’un très bon œil, d’autant plus que les proches de David tiennent un snack concurrent du Hummus Hut: le Kosher King ! Leur amour résistera-t-il à la haine que se vouent leurs deux familles ? Ari Sandel dédramatise et surtout désacralise le bourbier israélo-palestinien à travers cette «guerre de clocher» que se livrent deux fast-foods aux noms évocateurs (je ne veux pas faire de pub aux deux enseignes parodiées, à vous de deviner ! ^^). Grâce à un scénario des plus malins, son film réussit l’habile tour de force de caricaturer les travers de chacune des deux communautés tout en les rapprochant par certains aspects ! Cela donne des scènes particulièrement cocasses et hilarantes, comme celle où des soldats israéliens paniquent en croyant entendre le mot Hamas alors qu’il s’agit d’houmous. Ou encore, l’instant d’après, la scène où David (obnubilé par Fatima) laisse passer un terroriste cagoulé… L’humour est clairement parodique et affiche la même désinvolture et la même énergie que le mythique Y a-t-il un pilote dans l’avion ? ! Outre les deux passages évoqués précédemment, citons entre autres la brillante trouvaille de l’écran divisé en deux que les familles se disputent à la fin de la «chanson des snacks» et l’idée des appellations de menus à la sauce terroriste ! De très nombreux gags et détails drolatiques fourmillent tout au long de ce court-métrage et amuseront certainement le spectateur attentif au background («Gaza Prices !» :-D) ! Les actrices et acteurs du film sont au diapason et n’ont rien à envier à leurs illustres ascendants de West Side Story (dont Sandel s’est inspiré) ! Enjoué, frais et décomplexé, West Bank Story aime à croire que la paix est possible entre palestiniens et israéliens à l’image de la scène durant laquelle les deux fast-foods prennent feu et où Fatima et David unissent leurs forces pour servir aussi bien les clients habituels du Hummus Hut que ceux du Kosher King ! Comme le dit un proverbe, «Quand le feu est à la maison de ton voisin, la tienne est en danger.». Alors même si ce court-métrage peut sembler naïf, ce serait un crime de ne pas profiter de cette bouffée communicative d’espoir ! Une œuvre pleine d'humour qui a compris que le rire peut tout guérir ! A faire connaître à un maximum de personnes autour de vous !
lien iTunes pour le film West Bank Story
esprit wabi (d'Axel Vervoordt, Laziz Hamani, Tatsuro Miki et Michael Paul)
Délaissons le cinéma quelques instants pour nous offrir une pause zen. Ma collègue Catherine m’a montré il y a de cela plusieurs mois un somptueux livre d'art sur la «philosophie» Wabi (également connue sous le nom de Wabi-Sabi)… Qu’est-ce que c’est ? En gros, c’est un concept japonais faisant transparaître la beauté dans la simplicité et l’imperfection. Dans «son» ouvrage intitulé esprit wabi, Axel Vervoordt nous montre de magnifiques et apaisants décors de sa réalisation. Il utilise des matériaux naturels (la roche, le bois, …) et compose littéralement des lieux où la sérénité, le raffinement et le brut s’entrelacent et se fondent dans l’air pour ne laisser flotter au final qu'un parfum de plénitude. Voilà ce qu’est le Wabi, la recherche de la plénitude. Tout au moins, c’est ce que j’ai compris en lisant ce documentaire au papier «sensuel». Hommage doit également être rendu à Laziz Hamani, le photographe mettant en valeur le travail de Vervoordt. Dans un sens, il est selon moi coauteur à part entière d’esprit wabi ! Ses clichés (voir ci-dessous) retransmettent à la perfection l’idée que se fait du Wabi l’antiquaire-décorateur qu’est Vervoordt. Signalons également les collaborations précieuses de l’architecte Tatsuro Miki (auteur d’un magnifique «épilogue» !) et de Michael Paul, créateur de quelques jolis textes jalonnant ce livre qui, soyons clairs, demeure avant tout un ouvrage de décoration et de photos. De très belles citations ont été parsemées ci et là, parmi lesquelles je retiendrai celle de Plutarque: «La musique, pour créer l’harmonie, doit étudier la dissonance.» La plénitude et l’harmonie naissent de l’imperfection, de la dissonance, de la dissymétrie, du vide. Et à l’heure du culte de la «beauté symétrique», esprit wabi a des airs de grosse bombonne d’oxygène ! Pour le reste, je laisserai la «parole» aux photos… Bien plus éloquentes que tout ce que j’ai pu dire jusque-là ! Ne vous reste plus qu’à contempler… N.B.: un grand merci à Catherine ! ^^
Microcosmos, le peuple de l'herbe (de Marie Pérennou et Claude Nuridsany)
Microcosmos, le peuple de l'herbe
Microcosmos, le peuple de l’herbe… Ou quand la technologie sert la poésie et l’écologie ! Il aura fallu entre 7 et 8 ans pour réaliser ce petit bijou de documentaire sur les insectes: 2 ans pour le scénario (même si, on est d’accord, il n’y a pas vraiment d’intrigue au sens où on l’entend communément), 2 ans de préparation avant le tournage, 3 ans de tournage et 9 mois de montage et mixage… Colossal ! Revenons sur ces fameux «2 ans de préparation»… Avant de pouvoir filmer comme de vrais acteurs les petits protagonistes du film que sont la coccinelle, l’escargot, les diverses araignées et les lucanes cerfs-volants (parmi tant d’autres), Marie Pérennou et Claude Nuridsany ont dû créer leurs propres outils adaptés à cet univers aussi fascinant que minuscule ! Des caméras macro, un robot de 300 kilos ( ! ) contrôlant avec une infinie précision les mouvements de caméra et les prises de vue (ce qu’on appelle dans le jargon cinématographique un système de «motion control»), et surtout un studio avec un plafond en béton (pour accrocher ce pesant robot) construit et installé en plein champ, dans le plateau du Lévézou (Aveyron) ! C’est grâce à ce studio implanté en pleine nature que Microcosmos a pu voir le jour ! Bien sûr, tout n’a pas été tourné en studio (il suffit de regarder attentivement le film). Des plans en extérieur ont été mélangés à ceux tournés en motion control à l’intérieur du studio pour composer ainsi l’essentiel des scènes du film. Mais ces splendides images ne seraient que peu de choses sans l’univers sonore conjointement créé par Laurent Quaglio (l’ingénieur du son) et Bruno Coulais (le compositeur). Le premier a «cuisiné» un merveilleux mélange de sons réels produits par les insectes (recueillis grâce à des microphones très spéciaux) et de sons de sa propre conception. Le second, quant à lui, a méticuleusement calqué sa musique sur les actions des insectes et fait en sorte qu'elle se fonde dans l'étrange ambiance sonore concoctée par Quaglio, ambiance dans laquelle le spectateur se perd avec délectation et ne peut clairement distinguer quel son est naturel et quel autre ne l’est pas ! Fascinante expérience ! Outre les effets spéciaux (ou devrais-je plutôt dire les moyens technologiques employés) et la B.O., les autres points forts de Microcosmos sont naturellement la photographie et le montage ! Mais la palme revient sans conteste à l’ «interprétation» (j’entends déjà certains d’entre vous penser que je suis devenu fou ! ^^) ! Il faut rendre à César ce qui appartient à César et admettre que sans la beauté, l’élégance et le charisme de nos petits amis aux multiples pattes, le film n’aurait pas eu le même éclat ! Mes trois scènes préférées sont sans aucun doute celles mettant en valeur le bousier sacré, les lucanes cerfs-volants (quels magnifiques insectes ! Très impressionnants à voir en vrai, d’ailleurs !) et le «cousin». C’est ce dernier qui clôt même le film, et de fort belle et poétique manière ! Bravo aux réalisateurs pour ce judicieux choix de scène finale et, plus généralement, pour avoir su rendre immortel l’éphémère et visible l’invisible ! Bien qu'archi connu du grand public, Microcosmos mérite d’être inlassablement vu et revu pour la beauté de ses images, l’enchantement de sa musique et la puissance de son hommage à la nature ! Un tout petit monde à l’équilibre fragile magnifié par un très grand film débordant d’amour et de belles attentions pour notre environnement ! Et à tous ceux qui pensent que ce film est naïf et «infantile», je leurs réponds que se préoccuper sincèrement et sérieusement d’écologie, c’est en premier lieu aimer la nature et respecter ceux qui la composent. Sans cette «base», on ne peut rien faire de plus ! C’est cette idée, je pense, que ce documentaire animalier essaie de nous transmettre ! Une œuvre ensorcelante et pédagogique à savourer en famille et qu’il faut absolument montrer aux plus jeunes ! Microcosmos, le peuple de l’herbe… Ou quand l'homme se met à hauteur d'insecte et apprend l'humilité ! N.B.: pour ceux qui l'ignorent, il existe un autre grand documentaire de qualité sur les insectes, leurs rôles d'«assistants» dans le jardinage et l'harmonie qui peut (et doit) exister entre eux et nous ! Cela s'appelle Guerre et paix dans le potager (classé 4ème dans mon Top 15 Documentaires !) et il s'agit d'une oeuvre indispensable en matière d'écologie ! Vous trouverez d'ailleurs la vidéo de ce film en cliquant sur l'un des deux liens précédents. ^^
Petit bonus : vous trouverez ci-dessous un lien vers la B.O. de Microcosmos, le peuple de l'herbe sur Deezer. Régalez-vous !
B.O. de Microcosmos, le peuple de l'herbe sur Deezer
Petit hommage à un très grand acteur : Ben Gazzara (2 films)
Ben Gazzara est mort il y a une semaine à l’âge de 81 ans. Impossible de ne pas lui rendre un humble hommage quand on connaît l’immense carrière de cet acteur atypique ! Jamais dans le surjeu, naturel, il était l’acteur idéal pour John Cassavetes et son cinéma ultra réaliste et volontairement non spectaculaire. Il pouvait improviser, certes, mais préférait à mon avis être dirigé et avait besoin d’une vraie connivence avec le réalisateur pour donner la pleine puissance de son potentiel ! Et cette connivence, elle se ressent très fortement dans les trois films tournés avec son ami Cassavetes ! Je ne vous présenterai ici «que» Meurtre d’un bookmaker chinois et Opening Night, deux œuvres très personnelles et difficiles d’accès du réalisateur. Deux œuvres qui possèdent également comme point commun un profond respect des femmes. D’ailleurs, observez attentivement les affiches du jour… D’une manière générale, la femme tient une place primordiale dans l’univers «cassavetien». Ce n’est pas Une femme sous influence qui démontrera le contraire ! Revenons au regretté Ben Gazzara… Il faisait partie de ces rares grands interprètes sachant s’effacer au profit du scénario tout en le soutenant de manière quasi imperceptible pour le spectateur lambda. Alors bien sûr, ce n’est pas le genre de jeu d’acteur qui fait de vous quelqu’un de très populaire aux yeux du grand public, c’est vrai… Si on posait la question «Qui était Ben Gazzara ?», on trouverait de tout, je pense. Mais il n’y a rien de plus beau que l’abnégation d’un acteur au service d’une œuvre ! C’est la marque des très grands. Seule reste Gena Rowlands, dernier membre de la «famille» du Grand John…
Meurtre d'un bookmaker chinois
Probablement l’œuvre la plus personnelle et la plus délicate à saisir (pour moi en tout cas) de John Cassavetes, Meurtre d’un bookmaker chinois est un polar d’ «ambiance» très réaliste, faisant montre d’une saine simplicité et jouant pourtant de manière subtile avec les codes du film noir. Cosmo Vitelli est patron du Crazy Horse, une boîte de strip-tease fauchée dans Los Angeles. C’est un homme très protecteur, attentif à ses «girls» et à leurs numéros. Il vient de rembourser les dernières traites de son commerce et, pour fêter l’évènement, décide de s’amuser à une table de jeux… Où il perd une importante somme d’argent ! La mafia lui propose alors un marché pour rembourser ses dettes envers elle: il doit tuer un bookmaker chinois devenu encombrant pour leurs petites affaires. Très réticent à cette idée, Cosmo n’a malheureusement pas le choix sous peine de subir certaines représailles… Contemplatif, ce lent et sombre polar parle de liberté avec beaucoup de philosophie et de fatalisme. Ce qui frappe le plus au premier coup d’œil, c’est cet étonnant réalisme dans la mise en scène ! Rien n’est spectaculaire et ne vient troubler inutilement le bon déroulement de l’intrigue. Tout est sobre, juste, à l’image de la composition naturelle de Ben Gazzara en patron très humain qui essaie de régler ses problèmes tout en préservant le microcosme de son «cabaret» qu’il considère comme sa famille. Outre le thème de la liberté, Meurtre d’un bookmaker chinois aborde une notion chère aux cinéastes indépendants américains, notamment à Jim Jarmusch (le réalisateur de Permanent Vacation et Coffee and cigarettes): la vacuité de l’existence. Cassavetes consacre autant de temps (si ce n’est plus) aux scènes où Cosmo gère ses «girls» qu’à celles d’ «action». Il préfère s’arrêter sur les banalités quotidiennes de son anti-héros, et par là nous le rendre particulièrement accessible, plutôt que d’en faire un surhomme évitant avec aisance les pièges de la mafia. Sur le plan formel, l’œuvre de Cassavetes affiche de nombreux points forts parmi lesquels une solide interprétation, une mise en scène subtile et minutieuse et une somptueuse photographie ! Si vous savez apprécier les polars intelligents à visage humain, à l’atmosphère poisseuse et au rythme saccadé, alors cet envoûtant chef-d’œuvre vous comblera de bonheur ! Cependant, les autres n’y trouveront peut-être là qu’un film lent et soporifique… Bref, on aime ou on n’aime pas ! Pour ma part, Meurtre d’un bookmaker chinois sonne à mes oreilles comme une complainte aussi entêtante que fascinante ! Une belle et ambitieuse tentative de définition de la condition humaine par Maître Cassavetes !
Cassavetes (encore lui ^^) rend hommage à sa famille de cœur – j’entends par là le monde du spectacle, ses comédien(ne)s, ses metteurs en scène, … – et nous offre l’un de ses films les plus tendres et humains... Ce qui ne l’empêche pas pour autant de porter un regard remarquablement intelligent, réaliste et lucide sur le théâtre, et plus particulièrement le métier d’acteur. Myrtle Gordon est une véritable star dans le milieu théâtral. La première de la nouvelle pièce de Sarah Goode, The Second Woman, dans laquelle elle joue une femme vieillissante angoissée par son âge approche à grand pas et tous les préparatifs semblent se passer pour le mieux… Mais un soir, une admiratrice un peu hystérique meurt renversée par une voiture devant elle en tentant de l’approcher ! Traumatisée par cet évènement, Myrtle éprouve les pires difficultés à se réapproprier la peau de son personnage… D’autant plus que ce dernier la plonge en pleine introspection ! Refusant de continuer à jouer ce rôle, la troupe au complet (dont Manny Victor – le metteur en scène – et Maurice Adams – l’interprète masculin principal –, deux personnes avec lesquelles elle a l’habitude de travailler) tente de la ménager et de la convaincre de persévérer. Mais la grande actrice n'arrive pas à faire le deuil de cette fan... Et encore moins le sien ! Celui de la femme qu'elle était avant, plus jeune. Au bord du gouffre, Myrtle souffre d’hallucinations et de crises de nerfs qui lui font peu à peu perdre tout sens des réalités… Quelles sont les limites entre le personnage et celle ou celui qui l’incarne ? Un acteur est-il vraiment libre d’interpréter un rôle comme il l’entend ? Ou bien le rôle oblige-t-il l’acteur à concéder un peu de son espace de liberté ? L’introspection, les diverses relations que les acteurs vivent dans l’univers du spectacle (acteur-personnage, acteur-acteur, acteur-metteur en scène, acteur-public, …), l’intimité d’une troupe de théâtre, … Opening Night aborde ces thèmes et ces questions avec amour et sans en éluder la moindre zone d’ombre. Cet amour dont je parle, c’est celui de Cassavetes pour celles et ceux qui ont toujours constitué le cœur de son cinéma intimiste, réaliste et indépendant: les comédiens. Et pour leurs rendre hommage, il a choisi de confier les rôles clés de son film à deux de ses acteurs fétiches: Gena Rowlands (la lumineuse actrice de son superbe Une femme sous influence) et Ben Gazarra (Husbands, Meurtre d’un bookmaker chinois). Peter Falk, quant à lui, fait une petite apparition (obligé ! ^^). Et n’oublions pas qu’en prime, Maître Cassavetes lui-même participe à la fête en tant qu’interprète ! La distribution, pour une œuvre parlant des acteurs, se devait d’être magistrale. Pour autant, la mise en scène n’est pas en reste de même que la réalisation, impeccable, et la photographie, soignée et littéralement fantasmagorique ! Là encore, et comme très souvent chez Cassavetes, le rythme est lent et l’atmosphère pesante et crépusculaire… Le spectateur non initié à son univers pourra sombrer dans l’ennui, c’est un risque. :-/ Mais pour moi, ce très long métrage (2h18 !) demeure jusqu’à présent le plus bel hommage qu’un artiste ait jamais rendu au monde du théâtre, aussi authentique qu’un véritable documentaire ! Une œuvre clé du réalisateur… Pour ne pas dire L’œuvre clé !
EN SAVOIR PLUS:
Pour ceux qui désirent en savoir plus sur la vie et la filmographie de Ben Gazzara, vous pouvez visiter les deux pages Internet ci-dessous:
Plume (de Barry Purves)
Restons encore un peu dans le court-métrage d’animation, mon genre de prédilection ! ^^ J’ai eu un énorme coup de cœur pour Plume, un petit film d’environ un quart d’heure réalisé en 2011 (c'est tout frais !) par l’un des papes des techniques d’animation image par image… Barry Purves. Un homme ailé (un ange ?) vole dans le ciel mais fait soudainement une terrible chute ! Se remettant difficilement de cet incident, il constate qu’il a perdu des plumes. Nullement inquiété, il tente de redécoller malgré l’état de ses ailes. Mais il a sous-estimé son problème et rechute à nouveau, plus brutalement encore ! Les plumes qui traînent un peu partout sur le sol attirent bientôt la curiosité de petites créatures monstrueuses, semblables à des diablotins. Celles-ci se mettent à les manger sous le regard inquiet de l’homme ailé qui essaie désespérément de s’enfuir par la voie des airs… Sans succès. Quand elles remarquent enfin leur hôte blessé, elles le martyrisent et lui saccagent son merveilleux plumage avant de filer rejoindre l’obscurité… A présent seul et mal en point, notre pauvre hère volant sait qu’il ne pourra plus jamais voler et doit chercher son salut ailleurs. C’est alors qu’il aperçoit une plume scintillante en train de tomber. En voulant l’attraper, il remarque une étrange surface réfléchissante… Le sol n’est plus le même à cet endroit. C’est de l’eau ! L’homme ailé prend alors une décision qui va changer sa vie: il décide d’explorer cet univers inconnu ! Mais pour mener à bien sa nouvelle aventure, il lui faut avant tout se débarrasser de ce qui lui reste d’ailes et qui le handicape plus qu’autre chose dans sa quête de renaissance ! Un monde nouveau s’offre à lui mais il doit d’abord se défaire de son passé… Que faut-il comprendre de cette histoire ? Pour moi, elle délivre un message évident: quand nous chutons (pas au sens propre, bien sûr), il ne faut pas nécessairement insister pour se relever dans la voie qui nous a fait (ou vu) chuter… Comme pour cet ange qui, au début, essaie tant bien que mal de revoler sans jamais y parvenir. Remonter la pente et retrouver la lumière peut venir d’une autre voie (pour l’ange, ce sera l’eau). Mais il faut savoir se remettre en question et prendre les décisions qu’il faut… Aussi radicales soient-elles ! Et c’est ce que fait notre protagoniste en s’arrachant ses propres ailes ! Une magnifique marque de courage et d’abnégation qu’il faut méditer ! Pour les plus attentifs d'entre vous parmi ceux qui auront visionné ce court-métrage, vous aurez peut-être remarqué que les trois sombres créatures ont toutes des moignons d'ailes... Ce qui sous-entend qu'elles aussi furent jadis des êtres ailés aussi beaux que notre infortuné héros ! Mais ces êtres n'ont probablement pas su «rebondir» et trouver une issue à leur triste sort. Ils sont devenus ces choses errantes sans but, aigries et violentes. Faisons attention à ne pas devenir comme elles ! Si un malheur nous tombe dessus et nous plaque au sol, à nous de nous battre sans cesse jusqu'au bout pour nous relever ! Car l'attentisme et le défaitisme tuent l'humanité ! Voilà peut-être ce qu'il faut retenir de Plume ! Trouver la force de vivre, non de survivre ! Rester positif et garder l'espoir, coûte que coûte ! Sur le plan de l’animation pure, la célèbre technique popularisée par Ray Harryhausen n’a pas pris une ride ! Et si vous voulez découvrir ou voir d’autres franches réussites en matière d’animation image par image, je vous recommande notamment L'Ame seule (de Cédric Berthier, Jean-Sébastien Leroux et Maximilien Royo), Pierre et le Loup (de Suzie Templeton) et Mary et Max (d’Adam Elliot)… Sans parler de tous les films d’Henry Selick et du mythique Nick Park, le père de Wallace et Gromit ! Les couleurs de Plume sont magnifiques (une subtile alliance de bleu, de blanc et de noir), tout comme la musique de Nicolas Martin qui accompagne les péripéties de notre ami «déchu». Mais c’est sans conteste le scénario qui s’avère le point le mieux travaillé du film, à la fois simple, efficace et fluide. Une incroyable force et une infinie sagesse se dégagent de ce court-métrage très personnel qui est assurément le plus grand «petit film» vu par votre humble serviteur jusque-là ! Un pur moment de poésie et d'enchantement à savourer en se laissant aller !
Tin Toy (de John Lasseter - Pixar)
Aujourd’hui, petit intermède «gentillet» avec un court-métrage signé John Lasseter: Tin Toy ! Bien que je le trouve moins intéressant que les courts-métrages Pixar précédemment chroniqués sur mon blog, Tin Toy a cependant plusieurs cordes à son arc qui en font une œuvre essentielle dans l’histoire des studios «à la lampe de bureau». D’une part, le récit de cet «homme-orchestre jouet» tentant d’échapper à un bébé aux allures de monstre géant destructeur a directement inspiré le légendaire Toy Story, rien que ça ! Certains des jouets effrayés qui se cachent pour ne pas tomber entre les mains de cet «horrible» bébé seront d’ailleurs repris dans le long métrage culte de Pixar ! Sans Tin Toy, il n’y aurait peut-être pas eu de Toy Story et, par voie de conséquence, ni de Ratatouille, WALL-E et autres films d’animation qui ont fait la joie de tant d’enfants… Et d’adultes comme moi ! ^^ Il convient donc de mesurer toute l’importance de ce petit court ! D’autre part, la qualité de l’animation s’est nettement améliorée depuis Red’s Dream (pourtant réalisé seulement un an auparavant) ! Elle s’améliorera même encore l’année d’après avec le fameux Knick Knack, véritable virage dans l’histoire du film d’animation en général ! Pixar, entre 1986 et 1990, était en pleine ébullition et avançait à pas de titan dans les techniques et technologies de l’animation 3D ! Malgré le côté perfectible de Tin Toy (notamment dans l’aspect du bébé), Lasseter obtint tout de même l’Oscar du meilleur court-métrage d’animation 1989 pour cette petite histoire aussi drôle que sympathique et à la chute fort amusante (tous les parents ont vécu ça au moins une fois, voir un enfant s'amuser plus avec l'emballage qu'avec le cadeau lui-même ! :-)) ! A noter que Tin Toy est aussi la principale source d’inspiration du magnifique court-métrage L’Homme-orchestre, l’une des meilleures réalisations du génie de Pixar ! Enfin, signalons que Lasseter et son équipe (dont le talentueux Bill Reeves) remercient chaleureusement dans le générique de fin un certain Steve Jobs, l’homme qui avait offert sa chance à Pixar quelques années auparavant (voir mon article intitulé Les Aventures d’André et Wally B. (d’Alvy Ray Smith)… Ou le «Big Bang» de l’animation 3D par ordinateur !) et qui permit financièrement à cette minuscule entreprise de devenir ce qu’elle est aujourd’hui ! Un court-métrage historique plein d’humour et très divertissant !
Pour voir tous les articles de mon blog en rapport avec Pixar, cliquez sur le lien ci-dessous:


















