Petit hommage à un très grand acteur : Ben Gazzara (2 films)
Ben Gazzara est mort il y a une semaine à l’âge de 81 ans. Impossible de ne pas lui rendre un humble hommage quand on connaît l’immense carrière de cet acteur atypique ! Jamais dans le surjeu, naturel, il était l’acteur idéal pour John Cassavetes et son cinéma ultra réaliste et volontairement non spectaculaire. Il pouvait improviser, certes, mais préférait à mon avis être dirigé et avait besoin d’une vraie connivence avec le réalisateur pour donner la pleine puissance de son potentiel ! Et cette connivence, elle se ressent très fortement dans les trois films tournés avec son ami Cassavetes ! Je ne vous présenterai ici «que» Meurtre d’un bookmaker chinois et Opening Night, deux œuvres très personnelles et difficiles d’accès du réalisateur. Deux œuvres qui possèdent également comme point commun un profond respect des femmes. D’ailleurs, observez attentivement les affiches du jour… D’une manière générale, la femme tient une place primordiale dans l’univers «cassavetien». Ce n’est pas Une femme sous influence qui démontrera le contraire ! Revenons au regretté Ben Gazzara… Il faisait partie de ces rares grands interprètes sachant s’effacer au profit du scénario tout en le soutenant de manière quasi imperceptible pour le spectateur lambda. Alors bien sûr, ce n’est pas le genre de jeu d’acteur qui fait de vous quelqu’un de très populaire aux yeux du grand public, c’est vrai… Si on posait la question «Qui était Ben Gazzara ?», on trouverait de tout, je pense. Mais il n’y a rien de plus beau que l’abnégation d’un acteur au service d’une œuvre ! C’est la marque des très grands. Seule reste Gena Rowlands, dernier membre de la «famille» du Grand John…
Meurtre d'un bookmaker chinois
Probablement l’œuvre la plus personnelle et la plus délicate à saisir (pour moi en tout cas) de John Cassavetes, Meurtre d’un bookmaker chinois est un polar d’ «ambiance» très réaliste, faisant montre d’une saine simplicité et jouant pourtant de manière subtile avec les codes du film noir. Cosmo Vitelli est patron du Crazy Horse, une boîte de strip-tease fauchée dans Los Angeles. C’est un homme très protecteur, attentif à ses «girls» et à leurs numéros. Il vient de rembourser les dernières traites de son commerce et, pour fêter l’évènement, décide de s’amuser à une table de jeux… Où il perd une importante somme d’argent ! La mafia lui propose alors un marché pour rembourser ses dettes envers elle: il doit tuer un bookmaker chinois devenu encombrant pour leurs petites affaires. Très réticent à cette idée, Cosmo n’a malheureusement pas le choix sous peine de subir certaines représailles… Contemplatif, ce lent et sombre polar parle de liberté avec beaucoup de philosophie et de fatalisme. Ce qui frappe le plus au premier coup d’œil, c’est cet étonnant réalisme dans la mise en scène ! Rien n’est spectaculaire et ne vient troubler inutilement le bon déroulement de l’intrigue. Tout est sobre, juste, à l’image de la composition naturelle de Ben Gazzara en patron très humain qui essaie de régler ses problèmes tout en préservant le microcosme de son «cabaret» qu’il considère comme sa famille. Outre le thème de la liberté, Meurtre d’un bookmaker chinois aborde une notion chère aux cinéastes indépendants américains, notamment à Jim Jarmusch (le réalisateur de Permanent Vacation et Coffee and cigarettes): la vacuité de l’existence. Cassavetes consacre autant de temps (si ce n’est plus) aux scènes où Cosmo gère ses «girls» qu’à celles d’ «action». Il préfère s’arrêter sur les banalités quotidiennes de son anti-héros, et par là nous le rendre particulièrement accessible, plutôt que d’en faire un surhomme évitant avec aisance les pièges de la mafia. Sur le plan formel, l’œuvre de Cassavetes affiche de nombreux points forts parmi lesquels une solide interprétation, une mise en scène subtile et minutieuse et une somptueuse photographie ! Si vous savez apprécier les polars intelligents à visage humain, à l’atmosphère poisseuse et au rythme saccadé, alors cet envoûtant chef-d’œuvre vous comblera de bonheur ! Cependant, les autres n’y trouveront peut-être là qu’un film lent et soporifique… Bref, on aime ou on n’aime pas ! Pour ma part, Meurtre d’un bookmaker chinois sonne à mes oreilles comme une complainte aussi entêtante que fascinante ! Une belle et ambitieuse tentative de définition de la condition humaine par Maître Cassavetes !
Cassavetes (encore lui ^^) rend hommage à sa famille de cœur – j’entends par là le monde du spectacle, ses comédien(ne)s, ses metteurs en scène, … – et nous offre l’un de ses films les plus tendres et humains... Ce qui ne l’empêche pas pour autant de porter un regard remarquablement intelligent, réaliste et lucide sur le théâtre, et plus particulièrement le métier d’acteur. Myrtle Gordon est une véritable star dans le milieu théâtral. La première de la nouvelle pièce de Sarah Goode, The Second Woman, dans laquelle elle joue une femme vieillissante angoissée par son âge approche à grand pas et tous les préparatifs semblent se passer pour le mieux… Mais un soir, une admiratrice un peu hystérique meurt renversée par une voiture devant elle en tentant de l’approcher ! Traumatisée par cet évènement, Myrtle éprouve les pires difficultés à se réapproprier la peau de son personnage… D’autant plus que ce dernier la plonge en pleine introspection ! Refusant de continuer à jouer ce rôle, la troupe au complet (dont Manny Victor – le metteur en scène – et Maurice Adams – l’interprète masculin principal –, deux personnes avec lesquelles elle a l’habitude de travailler) tente de la ménager et de la convaincre de persévérer. Mais la grande actrice n'arrive pas à faire le deuil de cette fan... Et encore moins le sien ! Celui de la femme qu'elle était avant, plus jeune. Au bord du gouffre, Myrtle souffre d’hallucinations et de crises de nerfs qui lui font peu à peu perdre tout sens des réalités… Quelles sont les limites entre le personnage et celle ou celui qui l’incarne ? Un acteur est-il vraiment libre d’interpréter un rôle comme il l’entend ? Ou bien le rôle oblige-t-il l’acteur à concéder un peu de son espace de liberté ? L’introspection, les diverses relations que les acteurs vivent dans l’univers du spectacle (acteur-personnage, acteur-acteur, acteur-metteur en scène, acteur-public, …), l’intimité d’une troupe de théâtre, … Opening Night aborde ces thèmes et ces questions avec amour et sans en éluder la moindre zone d’ombre. Cet amour dont je parle, c’est celui de Cassavetes pour celles et ceux qui ont toujours constitué le cœur de son cinéma intimiste, réaliste et indépendant: les comédiens. Et pour leurs rendre hommage, il a choisi de confier les rôles clés de son film à deux de ses acteurs fétiches: Gena Rowlands (la lumineuse actrice de son superbe Une femme sous influence) et Ben Gazarra (Husbands, Meurtre d’un bookmaker chinois). Peter Falk, quant à lui, fait une petite apparition (obligé ! ^^). Et n’oublions pas qu’en prime, Maître Cassavetes lui-même participe à la fête en tant qu’interprète ! La distribution, pour une œuvre parlant des acteurs, se devait d’être magistrale. Pour autant, la mise en scène n’est pas en reste de même que la réalisation, impeccable, et la photographie, soignée et littéralement fantasmagorique ! Là encore, et comme très souvent chez Cassavetes, le rythme est lent et l’atmosphère pesante et crépusculaire… Le spectateur non initié à son univers pourra sombrer dans l’ennui, c’est un risque. :-/ Mais pour moi, ce très long métrage (2h18 !) demeure jusqu’à présent le plus bel hommage qu’un artiste ait jamais rendu au monde du théâtre, aussi authentique qu’un véritable documentaire ! Une œuvre clé du réalisateur… Pour ne pas dire L’œuvre clé !
EN SAVOIR PLUS:
Pour ceux qui désirent en savoir plus sur la vie et la filmographie de Ben Gazzara, vous pouvez visiter les deux pages Internet ci-dessous:




